Une fois qu’il a fait le tour des billets trouvables, le collectionneur de billets des anciennes colonies se tourne alors souvent vers les émissions des pays indépendants.

Pour la Tunisie, la collection des billets émis après l’indépendance, proclamée le 20 mars 1956, se révèle très intéressante. Avec un peu moins de 40 types différents sans déclinaison de signatures, une collection complète est accessible, la quasi-totalité des émissions à partir de 1972 se trouvant sans difficulté en parfait état, certaines pouvant même être fournies par la Banque Centrale de Tunisie elle-même. De plus, beaucoup de petits numéros ont été conservés. Enfin, des billets de remplacement complètent l’ensemble.

Pourtant, la numismatique papier tunisienne, tant avant qu’après l’indépendance, reste mal connue. Pour la période du protectorat français, j’avais ainsi démontré, dans le « Bulletin Numismatique #135 de cgb.fr (page 34-35) », l’existence du millésime 1951 pour le 1000F « Temples romains de Sbeïtla », découvert seulement en 2014 et toujours recensé à 2 exemplaires à peine !

Pour la Tunisie souveraine, la 1re série de 1958-1962, qui concrétise l’indépendance monétaire, est la plus difficile à réunir, surtout en excellent état. Elle fait suite à l’instauration, le 19 septembre 1958, de la Banque Centrale de Tunisie, et à la création, le 18 octobre, du dinar tunisien, qui remplace le franc tunisien. Elle ne comporte que 3 valeurs : ½, 1 et 5 dinars, avec un taux de change à l’époque d’environ 10 francs français pour un dinar. Ce sont donc des petites valeurs, contrastant avec la dernière série du protectorat, qui offrait une gamme très étendue : 20F « Arabesques – vert », 50F « Arabesques – bleu & rose » (voir pour ces 2 coupures mon article dans le « Bulletin Numismatique #141 de cgb.fr (page 32 à 34) », 100F « Hermès », 500F « Victoire ailée », 1000F « Temples romains de Sbeïtla », et 5000F « Vespasien » ; cependant, leur taille moyenne proportionnellement plus grande que celle de la série française semble indiquer une valeur libératoire plus importante pour le nouveau niveau de vie de la population. D’un point de vue descriptif, ces trois valeurs tunisiennes sont monochromes, comportent le portrait, en costume occidental, de Habib Bourguiba alors âgé de 55 ans, et sont signées par le Directeur Général Mansour Moalla & le Gouverneur Hédi Nouira. La série sera remplacée par la suivante, datée 1965 et émise en 1966, puis sera totalement démonétisée en octobre 1968.


Les trois types du 5 Dinars

Alors que le ½ dinar et le 1 dinar ont gardé les mêmes caractéristiques tout le temps de leur émission, le 5 dinars a eu 3 types, dont je n’ai pas retrouvé les motivations. Toujours est-il que la taille et le dessin de fond restent identiques, avec, pour le recto, le portrait à droite, la zone du filigrane en haut à gauche et au-dessous, la vue d’un pont sur l’oued Mellègue à Souk-el-Arba (Jendouba depuis 1966), pont qui ne semble plus exister actuellement avec la même infrastructure. Le verso montre des arches à l’intérieur de la grande mosquée de Kairouan à gauche, et une branche d’olivier à droite, symbole de la paix et de l’agriculture tunisienne. En revanche :

- le 1er Type (P.#59) est de couleur marron. Il présente les mêmes caractéristiques que le ½ dinar et le 1 dinar. Ainsi, il est non daté (1958-59) et comporte au recto 3 fois la valeur en chiffres « arabes » (en fait en chiffres indiens : « ٥ ») ; la numérotation est inscrite à la fois en chiffres « arabes » et en chiffres « occidentaux » (en fait arabes !) et va de C/1 000001 à C/8 999999, soit environ 8 millions de billets émis. Il a été démonétisé en mai 1962.

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- le 2nd Type (P.#60) est toujours de couleur marron, mais au centre du recto est imprimée la date du 1-11-1960, la valeur est désormais 3 fois en chiffres « occidentaux » (« 5 ») et la numérotation est seulement en chiffres « occidentaux » : il poursuit la numérotation précédente et va de C/9 000001 à C/9 999999, soit environ 1 million de billets imprimés. Mis en circulation au début de l’année 1962, il en sera retiré le 21 mai 1962 avant démonétisation le 28 mai 1962, soit une durée de vie de 5 mois au maximum !

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- le 3e Type (P.#61) est de couleur bleu et la date imprimée est le 20-3-1962. La numérotation poursuit la précédente et commence théoriquement à C/10 000001. Je ne connais néanmoins aucun exemplaire des alphabets 10, 11 et 12 ; en revanche, le plus grand alphabet recensé est le 24e, soit une production d’environ 12 à 15 millions d’exemplaires. C’est ce type qui circulera jusqu’à la démonétisation de la série en 1968.

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En pratique, le 1er Type est le plus facile à trouver, avec en permanence plusieurs exemplaires à la vente. Le troisième, malgré l’offre d’un lot de 23 exemplaires en état TB en 2015 par Christoph Gärtner, reste peu courant. Le 2nd Type est, de loin, le plus rare de la Tunisie indépendante. Je n’en connais que 15 exemplaires, le plus grand portant le n° C/9 620953, ce qui pour l’heure laisse à penser que seuls les 2 premiers tiers des billets imprimés ont réellement été mis en circulation. Pour fixer les idées, j’estime que ce type, non thésaurisé et à la durée de vie très courte, est R3/R4 et est plus rare que l’« Apollon de Tunis », billet de thésaurisation désormais bien connu avec 56 exemplaires recensés (voir mon article dans le le « Bulletin Numismatique #144 de cgb.fr (page 34-36) ».

C’est dire le caractère remarquable de l’exemplaire de la dernière vente cgb.fr, le n° C/9 257843 (voir photos prédécédentes), estimé SPL+, ce qui en fait l’un des 3 plus beaux exemplaires connus pour le type. De fait, les 2 seuls exemplaires actuellement recensés par PMG sont gradés 64 EPQ, soit un état similaire ; l’un des 2, proposé par Heritage Auctions en août 2019, porte le n° C/9 294118 et n’est donc pas lié à celui de cgb.fr : il s’est vendu 1170$ frais inclus. En parallèle, il n’y a actuellement que deux ventes sur les sites d’enchères, avec 1 premier billet estimé XF/AU mais dont la photo plaide plutôt pour un F/VF, proposé à 260$. Pour comparaison, celui de cgb.fr, très modestement estimé à 300€, est revenu à moins de 250€ à l’acheteur : une très bonne affaire ! Le deuxième billet, détecté par numizon.com, est proposé au prix de 110€ en état VF (mais plutôt VG au vu des photos).


Conclusion

Les informations que je viens de livrer doivent être un encouragement pour les collectionneurs : à côté des vraies raretés (je ne parle pas des nombreux billets régulièrement présentés comme rares mais dont plusieurs centaines d’exemplaires sont connus), qui seront toujours chères, il reste possible, grâce à la connaissance, de continuer à acheter des coupures d’intérêt à des prix proportionnellement bas, y compris dans des ventes à dimension internationale où les collectionneurs du monde entier sont théoriquement en concurrence !