Contexte de l'époque

Au début du XXe siècle, les français disposent dans leur portefeuille d'une série de billets bicolores ou dits « bleu et rose » de 50, 100, 500 et 1 000 francs qui ont été émis dans le courant des années 1880. Afin de conserver son avance technique sur les nombreuses tentatives de contrefaçons dont elle est victime, la Banque de France commence alors une réflexion profonde sur la possibilité d'imprimer ses futurs billets en quadrichromie. Depuis 1891, l'institut bancaire travaille en secret à l'élaboration du premier billet polychrome en collaboration avec l'artiste François Flameng. Suite à une longue mise en œuvre, le 1 000 francs Flameng type 1897 (1) est enfin lancé en fabrication, mais la Banque de France finit par renoncer à son émission et la coupure est mise en réserve. En 1914, avec l'arrivée du premier conflit mondial et par anticipation d'un manque éventuel de liquidités, le projet est pourtant repris et modifié en billet de 5 000 Flameng type 1918 (2). Mais ironie du sort, le billet est également mis en réserve comme son aîné !

Le Gouverneur de la Banque de France, Georges Pallain décide malgré tout de continuer le développement de nouveaux projets. Afin d'accélérer le remplacement programmé des billets de 50, 100, 500 et 1 000 francs « bleu et rose », il sollicite la collaboration de plusieurs autres artistes reconnus de l'époque : Pierre-Paul-Léon Glaize est mis à contribution pour un projet de 50 francs et Luc Olivier-Merson pour un projet de 100 francs Luc-Olivier Merson type 1906 (3)... qui sera finalement le premier billet émis en plusieurs couleurs à partir de l'année 1908 ! Suite à ce premier succès, l'artiste est de nouveau mandaté pour un modèle de billet de 50 francs, qui ne sera émis qu'à partir de 1927. Se plaignant d'un manque de collaboration technique manifeste de la part de l'institut fiduciaire, l'idylle entre la Banque de France et Luc Olivier-Merson commence à battre de l'aile et connaîtra son paroxysme en 1928 (4). L'artiste finit par décliner un troisième projet pour une coupure de 500 francs destinée à remplacer le billet de 500 francs type 1888 Bleu et rose (5), un grand billet obsolète qui ne correspond plus aux garanties de sécurités nécessaires et qui circule maintenant depuis trop longtemps dans les mains des français...



Le 500 francs Science et Agriculture de 1912 à...

C'est sans doute au cours de l'année 1912 que le peintre Jean-Paul Laurens (1838-1921), choisi pour remplacer Olivier-Merson, se lance dans l'élaboration d'une maquette dont le résultat est présenté le 26 janvier 1914 à la Banque de France. C'est le quotidien « Le Figaro » en date du 26 janvier 1914, par la plume de son journaliste Ch. Dauzats, qui en révèle l'information dans un article intitulé « Un nouveau billet de banque ». La divulgation d'un projet en cours de réalisation est assez étonnant, car la Banque de France n'est pas connue pour s'épancher sur l'état d'avancement dans la conception de ses billets de banque. Cette nouvelle inédite sera d’ailleurs reprise le jour suivant (27 janvier 1914), cette fois en première page du journal « Le Petit Parisien » dans une manchette intitulée « La Banque de France prépare de nouveaux billets de 50 et 500 francs ». Les travaux sont pourtant ajournés et conservés en réserve, bien que l'artiste ait répondu favorablement au cahier des charges imposé par la BDF avec un traitement des couleurs d'une grande variété rendant ainsi potentiellement difficiles d'éventuelles contrefaçons futures...


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Ci-dessus : « Au recto, un groupe, — La Science instruisant deux enfants, — occupe le bas de la composition que deux médaillons — Mercure et Hercule en grisaille, — et une guirlande de fruits très différente de celle du recto, complètent sur un semis en filigrane de monogrammes de la Banque de France et des chiffres 500 » (extrait de l'article du Figaro du 26 janvier 1914).


500-francs_science_et_agriculture_verso.jpg

Ci-dessus : « Au verso, deux figures assises : le travailleur de la terre tenant l'aiguillon avec lequel les bouviers dirigent l'attelage de la charrue et, lui faisant face, une Cérès moderne, une femme des champs armée de la faucille qui vient de coucher la moisson. On voit au centre du tableau des collines et des champs labourés, que traversent des bœufs achevant de tracer les sillons, une falaise coupée dans le roc, et, au loin, la mer bleue sur laquelle passe une voile. L'entourage ovale, indispensable dans le billet de cinq cents francs, est formé d'une guirlande de fruits de France. Le cadre est une fine broderie bleue Renaissance... » (extrait de l'article du Figaro du 26 janvier 1914).



1940 !

Les documents exceptionnels que nous vous présentons en illustration ci-dessus et qui font l'objet de cet article sont complètement inédits. il s'agit de deux épreuves unifaces définitives en couleurs du recto et du verso datées... d'octobre 1940. Les deux épreuves sont collées sur un carton fort.

Nous avons donc la confirmation que le projet est ressorti des cartons à la veille de la Seconde Guerre mondiale. C'est le graveur Georges Régnier qui est alors chargé de reprendre le dossier. Les documents connus et liés à ce projet ne sont pas légions ! A notre connaissance, il faut attendre 2017 et la vente d'une épreuve de travail du verso par la société cgb.fr pour la somme de 1 300 € (Lot #4100217). Cet essai de couleur monochrome bleu, retrouvé dans les archives du graveur Régnier, est gravé sur un papier fiduciaire de 33 x 17,5 cm et comporte une inscription au crayon « 4e état 19-10-40 ». Le document est d'ailleurs attribué par erreur au projet de 500 francs Philosophie dit également « au chou » conçu par l'artiste Émile Friant et gravé par Camille Beltrand vers 1923 (5).

Pour terminer, nous avons retrouvé un prospectus de communication sur le patrimoine de la Banque de France présentant les maquettes datées de 1912 et proposé à la vente sur ebay en 2019 !



Un patrimoine pour tous

Les nombreux travaux réalisés par les artistes français concernant les billets non émis sont encore relativement confidentiels pour un très grand nombre de collectionneurs. Mais les choses avancent et vont dans le sens de la connaissance. Le sillon a sans doute débuté avec la parution de l'ouvrage « Les billets secrets de la Banque de France » par Jean-Claude Camus en 2017, puis s'est poursuivi avec la démarche originale de cgb.fr, d'incorporer enfin quelques références de billets non émis au catalogue de l'édition de 2019 de « La cote des billets de la Banque de France et du Trésor »... Enfin, l'ouverture depuis 2020 du fabuleux Musée des Collections de Saint-Suliac (6), vous donnera l'occasion de découvrir, de vos propres yeux, une quantité impressionnante et variée de projets qui font aujourd'hui la richesse et la grandeur de notre collection !




Notes

(1) Références connues : Pick # NA (non attribué), Fayette-Dessal : #NE.1897.01.
(2) Références connues : Pick # 76, Fayette-Dessal : #F.43.01.
(3) Références connues : Pick #69, #71, #78 et #86, Fayette-Dessal : #F.22, F.23, F.24 et F.25.
(4) « L'affaire Luc Olivier-Merson » déclenchée entre les ayants-droits de l'artiste et la Banque de France, au sujet du billet de 50 francs type 1927, dont la signature de l'artiste imprimée en bas de la vignette au recto, sera définitivement supprimée de la seconde émission entre 1930 et 1934 (cf. pages 230 et 231 de l'ouvrage de Claude Fayette : « Les billets de la Banque de France et du Trésor, 1800-2002 ».
(5) Un dossier de 52 documents concernant l'étude d'un 500 francs a été vendu 2 400 FRF lors de la vente Delamare en 2000 (Lot #222, page 51 du catalogue).
(6) Lire ou relire notre article du 21 septembre 2020.


Nos sources

  • Base de données « Gallica » de la Bnf.
  • Photos issues du fond d'archives Numizon.


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